Si vous n’avez pas encore fait la connaissance de Julie Le Toquin, il est temps que cela change!
Notre toute première discussion a eu lieu en 2011, quand Julie est venue entamer la conversation sur Facebook. On avait des amis et des points communs. Depuis, c’est avec un réel plaisir que je suis les aventures artistiques de Julie car sa démarche n’est pas banale, loin de là!

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Julie Le Toquin, dans sa Robe écriture #2  – crédit photo: Gildas Lepetit-Castel

Julie travaille sur la mémoire, les souvenirs, avec une justesse et pertinence rafraîchissantes. Elle se livre au travers de ses écrits, de ses photographies pour nous livrer une part de son intimité tout en nous invitant à réfléchir sur ce qui reste, ce qu’on conserve quand les autres disparaissent, quand nous disparaissons…

Julie a accepté de répondre à quelques questions… une belle entrée – à mon sens – dans son univers que je vous invite à explorer…


Pauline : La mémoire et le souvenir sont des notions essentielles dans ton travail. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus à ce propos ? Ce qui t’a amené à creuser ces notions ?

Julie Le Toquin : Quand j’étais enfant, ma mère était habitée par l’idée de laisser des traces. Elle a perdu sa propre mère quand elle avait six ans. Elle n’avait presque rien de sa mère. Une photo tout au plus. Ma maman savait qu’elle était malade et faisait des cancers à répétitions. Elle voulait toujours nous prendre en photos avec ses quatre enfants, ou encore écrire un faux journal intime à la première personne, en se faisant passer pour moi, racontant ce que nous avions fait de notre journée.

A partir de mes neuf ans, j’ai commencé à conserver des objets ou documents variés : tickets de musées, de parc d’attraction, de cinéma… Je les range dans ce que j’appelle une « boite à souvenirs ». Pour mes dix ans on m’a offert mon premier journal intime, que je continue de tenir (j’en suis à mon vingt-deuxième journal), et qui prend une place essentielle dans mon travail.

Ma mère est décédée quand j’avais onze ans. Mon père quand j’en avais quatorze. Je me suis très vite rendu compte que j’avais besoin d’archiver ce que je vivais au quotidien, car je savais que mes parents n’étaient plus là pour être dépositaire de ma mémoire, pour me rappeler des choses que j’ai vécues. Par conséquent, il me fallait laisser une trace.

Quand j’étais aux Beaux-Arts (EESAB Lorient) à partir de la troisième année, j’ai commencé à travailler davantage sur mon histoire personnelle, me rendant compte que finalement le souvenir à quelque chose d’universel. En parlant de moi, je peux donc parler du monde, parler des autres, et surtout aux autres.

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Crédit photo: Julie Le Toquin

En observant certaines de tes œuvres, j’ai vu que plusieurs pratiques revenaient fréquemment, comme la performance, l’écriture, la photographie, la collection ou encore le dessin. Comment se décide pour toi le choix d’un médium ou d’un autre ?

Dans mon processus de création, il y a un moment où je prends mon crayon et mon cahier de recherche. Je me dis: « Tiens, il faudrait que je fasse un nouveau projet ou que je réfléchisse à de nouvelles idées ». Je m’interroge sur la mémoire, sur notre société, tout en me demandant les notions que j’ai déjà interrogées dans mon travail. J’essaie de voir celle que je n’ai pas encore abordée et qui pourrait être intéressante. Je prends des notes. Je fais des schémas. Une fois que j’ai une idée, je me demande: « Qu’est ce que j’ai à dire? Pourquoi réaliser cette idée et pas une autre? Quel sens ça a ? » Ensuite je m’interroge sur la forme à prendre. C’est à ce moment-là que le choix d’un médium se fait : en lien avec le contenu du projet.

Il m’arrive aussi de faire la liste des choses qui pourraient me tenter par la suite : chant, réalisations textiles, édition, … Après, cette liste ne croise pas toujours la précédente.

Cela peut arriver également, qu’une idée vienne d’un seul coup, pendant que je parle avec quelqu’un ou que je suis dans le métro ou quand je lis quelque chose. Le médium apparaît alors comme une évidence.

De toutes tes pièces réalisées, laquelle te tient le plus à cœur – et pourquoi ?

Bonne question. Je dirais que cela dépend des périodes et du temps qui passe. Je fonctionne en créant plusieurs projets en même temps. Il y a les gros projets et les projets plus petits, en termes de temps de travail, d’investissements. Au fur et à mesure que j’avance, les projets les plus importants évoluent et créent une sorte de roulement. Je vais considérer que tel projet me tient vraiment à cœur et puis avec le temps et les nouvelles productions, l’importance va aller sur un autre projet.

En 2014, j’ai commencé à parcourir la Bretagne, la France, et un peu l’Europe pour rencontrer des individus, pour la plupart des inconnus que je n’avais jamais vus. Je leur ai proposé un échange de confidences. La personne devient alors garant de ma mémoire ou du moins d’un fragment, et inversement. Ce projet m’a amené à voyager, à découvrir énormément, à me faire mon réseau, à travailler avec des musées et des institutions, à partager avec plus de trois cent personnes. J’aimerais continuer ce projet toute ma vie si cela est possible. C’est vraiment enrichissant et nourrissant d’échanger, de partager avec autrui. Ce projet me tient à cœur dans la mesure où il a été un point de lancement de mon travail en dehors de l’école. D’ailleurs il m’a valu la mention à mon diplôme de master « travail en dehors de l’école ».

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Crédit photo: Julie Le Toquin

Il y a également le rouleau écriture et la robe écriture qui sont pour moi des projets importants. Ces deux projets prennent leurs sources dans mes journaux intimes, que je recopie sur du tissu pour le cas de la robe écriture et sur du papier pour le rouleau écriture. Cette réalisation s’appelle Combien de temps êtes-vous prêts à passer avec moi pour me découvrir ? Elle consiste en un rouleau de 10m x 1,5m, recouvert de mes journaux intime. Le spectateur est invité à le lire, et donc à découvrir mon histoire. Encore faut-il qu’il en est la patience ou l’envie. Il se retrouve confronté à sa propre flemme. La quantité écrase son envie de voyeurisme. Ce projet est très important pour moi, dans la mesure où je souhaite recopier l’intégralité de mes journaux intime sur du papier. Le premier rouleau comporte un journal et demi, donc pour recopier les vingt-deux journaux … sachant que je continue de tenir mon journal … C’est un projet titanesque. Un projet d’une vie. Peut-être que, quand je serais vieille et toute flétrie, j’aurais la chance de voir mes quinze ou vingt rouleaux tous déroulés ensemble et exposés, mais pour le moment je vais me contenter d’en écrire un par an.

As-tu des influences, des artistes qui t’inspirent au quotidien ?

Oui bien sûr. Je pense à Proust et sa madeleine. Je n’ai jamais rien lu de Proust ou du moins juste l’extrait de la madeleine. Elle répond tout à fait à l’idée que je me fais de mon travail : plus on parle de soi, plus paradoxalement, cela touche les autres, qui se reconnaissent en nous, et inversement. Parler de sa personne comme fin en soi ne m’intéresse pas. Il faut toujours le mettre en relation avec le monde, avec l’extérieur, avec les autres. Créer du lien. Créer des liens.

Je parlerais aussi de ce que j’appelle « mes premiers amours ». Quand j’ai commencé mes études artistiques, c’est-à-dire au lycée en option Arts plastiques, j’ai découvert des artistes qui ont énormément influencés mon travail. Je pense à Pierrick Sorin, Cindy Sherman, Christian Boltanski.

Ensuite sont venus progressivement d’autres références, plus rattachées aux Arts du spectacle comme l’Encyclopédie de la Parole, le travail de Joris Lacoste, Scott Turner Schofields, Mohamed El Khatib, Les chiens de Navarre, ou encore Ben, et tant d’autres.

Du côté de l’écriture, des figures m’accompagnent tel que Baudelaire, Rimbaud, Boris Vian, Ferré, Gainsbourg, Brassens.

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Crédit photo: Julie Le Toquin

Peux-tu nous parler de ton prochain projet ?

Pour le moment je travaille sur deux projets. Je travaille sur une nouvelle performance La complainte des désirs que je vais présenter début avril au festival Excentricité à Besançon (festival de performance). Il s’agit d’un chant, une comptine pour enfant, dans laquelle je questionne la notion du désir dans notre société capitaliste. Nos désirs nous appartiennent-ils ? En quoi peuvent-ils être contradictoires, nous poussant parfois jusqu’à l’aliénation, et à une incapacité à atteindre la satisfaction, le bonheur.

Je travaille également sur un livre. L’été dernier j’ai dû me séparer de la maison de mon père, ainsi que de mes meubles, de presque toutes mes affaires, celles de mes parents surtout. Avant de quitter la maison, j’ai pris du temps pour écrire des poèmes dans chaque pièce, évoquant l’histoire que mon père a eu avec cette maison, mon rapport avec elle quand j’étais enfant, ma relation à elle en tant que jeune adulte, et ma projection de cette maison dans l’avenir. Je réalise ce livre entièrement à la main, en vingt-cinq exemplaires, écrit avec du papier carbone. Ce travail est très long. Chaque livre contient cent pages. Certains sont déjà réservés, mais ils restent des exemplaires disponibles.


Le travail de Julie Le Toquin vous a plu? Alors ne manquez pas ses prochaines dates:

  • Du 4 au 6 avril, au Festival Excentricité pour deux performances.
  • Du 27 avril au 24 mai, au Salon de Montrouge (robe et rouleau écriture).

Et sinon, vous pouvez suivre toutes ses actualités sur:

 

 

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